À 28 ans, Jordan Bardella est la nouvelle coqueluche de l'extrême droite française. Le président par intérim du Rassemblement National (RN) séduit une frange de l'électorat populaire par ses formules choc et son verbe haut. "La France revient, l'Europe revit" claironne-t-il depuis des mois sur les estrades. Tee-shirt moulant noir et regard de braise, le jeune loup attire les foules et les caméras.
Mais à y regarder de plus près, derrière la rhétorique musclée se cache un vide programmatique abyssal. Jordan Bardella semble bien en peine d'exposer une véritable ligne politique structurée et cohérente. Envolées lyriques et postures de vallsée se substituent à un projet de société digne de ce nom. Reprenant la stratégie de son mentor Marine Le Pen, il mise sur une communication travaillée pour gommer l'image sulfureuse du RN. Derrière cette façade, se cache une ligne politique aux contours flous, avec de nombreuses volte-face sur des sujets sensibles.
Sur la question européenne, Bardella incarne cette ambivalence. Alors que le RN milite historiquement pour la sortie de l'UE, le candidat a récemment déclaré vouloir "refonder" l'Europe, sans pour autant clarifier ses intentions. S’il martèle 'La France revient, l'Europe revit', c’est à la fois un clin d'œil au 'America First' de Trump" et aux positions historiques de groupes comme Occident. Cette position mouvante traduit les tensions internes au parti sur la question européenne.
Un positionnement flou sur les enjeux économiques et sociaux
Derrière un discours de défense des classes populaires, Jordan Bardella ne remet pas fondamentalement en cause le système capitaliste et l'idéologie du marché libre. Ses propositions en matière économique et sociale demeurent d'une insondable vacuité. "Comment des agriculteurs peuvent-ils tomber dans le panneau du RN ?" s'interrogeait un agriculteur après un meeting à Marseille.
Loin de remettre en cause les fondements du néolibéralisme, le président du RN se contente d'effets d'annonces creux et de slogans râpés sur la "préférence nationale". Dans les faits, son programme apparaît bien éloigné des intérêts des classes populaires et de toute perspective émancipatrice. Ce vide idéologique interroge sur les véritables intentions du parti d'extrême droite.
Au cœur du verbe bardellaien, la lutte contre l'immigration demeure l'alpha et l'oméga de son offre politique réactionnaire. "La lutte contre l'immigration reste la boussole de Jordan Bardella" notait à juste titre un éditorialiste. Le phénomène est d'autant plus criant que le président du RN ne cherche pas à se démarquer des thèses les plus radicales et xénophobes.
Loin de prendre ses distances avec l'extrême droite raciste, Jordan Bardella entretient au contraire des "liens troubles" avec les mouvances les plus haineuses, à l'image des groupuscules identitaires violents. Ses prises de position récurrentes relayant des théories complotistes sur le "grand remplacement" en sont une illustration frappante.
Bien loin du républicain un temps revendiqué, le RN semble ainsi s'inscrire dans la pure tradition du nationalisme ethnique et xénophobe. Un positionnement qui confine parfois au révisionnisme historique le plus grossier…
Révisionnisme historique et complaisance avec l'extrême droite
Au-delà du terreau xénophobe et raciste sur lequel prospère le RN, c'est bien un parti aux accointances avec les franges les plus radicales de l'extrême droite qui se dévoile. Jordan Bardella n'hésite pas à minimiser la période de collaboration du régime de Vichy avec l'occupant nazi . Un révisionnisme historique d'autant plus inacceptable qu'il s'accompagne d'un refus de condamner fermement le négationnisme.
Lorsqu'il est interrogé sur les positions ambiguës du parti vis-à-vis du Kremlin le président du RN préfère botter en touche plutôt que de rompre avec cette partie de son électorat aux accointances avec la mouvance néo-nazie. Une forme de complaisance coupable qui en dit long sur les véritables intentions du parti.
Cette duplicité se retrouve également sur les questions de politique étrangère, avec un discours aux accents quasiment anti-impérialistes qui sonne creux quand on connaît les accointances du RN avec les régimes les plus autoritaires. Les silences de Bardella sur la situation en Tchétchénie ou au Xinjiang en sont un exemple frappant.
Cette posture ambivalente est une véritable marque de fabrique. Sur les questions sociétales liées aux mœurs et à la famille, "le jeune président du parti fait des efforts pour gommer l'image d'un mouvement homophobe et machiste", relève ainsi L'Humanité du 26 février. Alors que le RN a longtemps été associé à un conservatisme moral marqué, Bardella s'efforce de véhiculer une image plus moderne et inclusive.
Mais cette volonté de "normalisation" cache mal les profondes fractures au sein du RN sur ces sujets. Ainsi, la candidate aux européennes Marion Maréchal a vertement critiqué la stratégie de Bardella, l'accusant de "trahir les valeurs traditionnelles de la droite", comme le rapporte Le Figaro le 12 avril 2024. Un affrontement qui illustre les tiraillements idéologiques au sein du mouvement frontiste.
Un écologisme de façade au service du Medef
Pour verdir quelque peu son image et séduire une frange des urbains aisés, Jordan Bardella n'hésite pas à se draper dans un discours écologiste de circonstance. Mais derrière ce vernis de façade se cache une réalité bien peu engageante. Dans les faits, le programme du RN reste celui d'un capitalisme dérégulé et pollueur, sans remise en cause fondamentale du productivisme.
Les propositions écologiques de Bardella se limitent à des demi-mesures cosmétiques. Exit la sobriété et la relocalisation, le RN continue de défendre les implantations industrielles polluantes . Une imposture de plus pour un parti qui fait fi des enjeux environnementaux majeurs.
Derrière sa langue de bois bien peu engageante sur les questions sociales et environnementales, c'est une véritable dérive autoritaire qui se profile. Jordan Bardella a beau se draper dans les habits du "patriotisme républicain", ses accents sécuritaires et ses attaques répétées contre les libertés publiques sonnent comme un aveu inquiétant.
Lorsqu'il s'agit de défendre la liberté d'expression face aux pouvoirs publics, le président du RN fait bien pâle figure . Il appelle régulièrement à un renforcement des pouvoirs régaliens et fait des appels du pied appuyés au présidentialisme fort, n'hésitant pas à défier ouvertement Emmanuel Macron . Un parti qui se veut rassembleur mais flirte dangereusement avec les tentations du nationalisme autoritaire.
Le Bardellisme infuse
Au-delà des contradictions idéologiques et des accointances troubles, c'est une profonde soif de pouvoir qui semble motiver les agissements de Jordan Bardella. Le contraste entre son discours pour les représentés et son refus de répondre aux questions de la presse est frappant.
De nombreux décrypteurs voient dans cette superficialité le signe d'un manque criant d'expertise et de maitrise des dossiers une lacune récurrente de la classe politique qui prétend malgré tout incarner une véritable alternative au "système".
Car au fond, l'opération de séduction populiste menée par Bardella semble avoir pour objectif principal de dépasser le vieux clivage perdant/gagnant de la mondialisation . Pour ce faire, il lui faut à la fois rassurer les classes moyennes supérieures sur son mépris des marges radicales tout en drainant l'électorat populaire mécontent.
Un double jeu d'équilibriste d'autant plus périlleux que sa formation peine à définir un projet de société cohérent au-delà de l'obsession sécuritaire et xénophobe. À trop vouloir singer la stratégie du "en même temps" macroniste, Jordan Bardella court le risque d'en subir les mêmes travers, au prix d'une indéniable "dédiabolisation" de son parti.
Une dynamique "Bardella-compatible" qui trouve des relais au-delà du RN. Un glissement sémantique et idéologique qui a tout pour inquiéter, avec le risque d'une banalisation rampante d'un positionnement d'extrême droite réactionnaire et raciste, pour tenter de courir après la machine attrape-tout.
Cette voracité le pousse à des revirements à 180 degrés comme ce reniement des fondements sociaux-révolutionnaires du FN historique pour séduire l'électorat maurrassien de Zemmour. Un cynisme assumé pour un parti qui semble prêt à toutes les compromissions idéologiques pour accéder au pouvoir. Et qui inspire les circonvolutions du jeune Premier ministre issu du PS nommé pour concurrencer Bardella en voltigeant vers des positions d’une droite conservatrice.
Car c'est bien ce tropisme du "en même temps" qui rapproche les deux hommes, au-delà des postures antagonistes. Pour séduire ce nouvel électorat médian et déclassé, Bardella multiplie les effets d'annonces clinquants, oscillant entre rassemblement des classes populaires un jour, appels du pied aux milieux économiques le lendemain.
Un double jeu démagogique qui semble porter ses fruits, à en croire la percée du RN dans les sondages pour les européennes.
Comme le soulignait Le Monde le 12 février, "des centaines de jeunes endimanchés scandent 'Jordan, Jordan !' " lors des meetings du candidat. Cette capacité à mobiliser les foules, notamment sur les réseaux sociaux, fait de Bardella un acteur incontournable de la campagne électorale.
Mais au-delà de cette communication léchée, la personnalité réelle du candidat reste encore assez floue. "On ne sait pas grand-chose de ses convictions profondes, de sa vision politique", remarque ainsi L'Opinion du 4 mars. Seuls transparaissent quelques éléments de son parcours, comme ses liens étroits avec Marine Le Pen ou son engagement de longue date au sein du RN.
Cette opacité entretenue autour de sa personnalité est sans doute une stratégie délibérée de la part de Bardella, qui cherche à se projeter comme un visage nouveau, capable de rassembler au-delà des clivages partisans. Avec une mission : atteindre les 30% le 9 juin, ce qui permettrait à Marine Le Pen de lancer sa campagne présidentielle pour 2027. Et au pays de sombrer à nouveau. Car si la "bardellisation" de la vie politique venait à s'ancrer durablement sous des airs de respectabilité, des millions de personnes en paieront le prix.