La visite d'État de deux jours du président chinois Xi Jinping en France, ce week-end, devait être pour Emmanuel Macron l'occasion de réaffirmer le leadership français en Europe sur les relations avec Pékin. Mais elle n'a fait que souligner les contradictions d'une stratégie qui se veut un "en même temps" encore plus périlleux que d'ordinaire.
Fermeté affichée sur certains dossiers, nécessité de compromis sur d'autres : telle est l'équation que tente de résoudre le président français. Mais cette approche attentiste peine à convaincre, entre les espoirs déçus d'infléchir la position chinoise sur la guerre en Ukraine et les nouvelles tensions commerciales illustrées par l'enquête antidumping visant les vins français .
Un jeu d'équilibriste de plus en plus instable
D'un côté, Macron affiche son alignement avec la politique européenne de "réduction des risques" vis-à-vis de la Chine dont l'activisme désormais ouvertement revendiqué comme "rival systémique" de l'UE inquiète. Il dénonce avec Bruxelles les pratiques commerciales déloyales chinoises et appelle à "un commerce qui nous profite" dans un tir nourri contre Pékin mais aussi… Washington .
Mais dans le même temps, le chef de l'État continue de considérer la Chine comme "un partenaire", voire "une locomotive" sur certains défis globaux . Il alterne ainsi les marques de fermeté et les gestes d'ouverture, comme cette visite au col du Tourmalet pour renouer un dialogue apaisé avec Xi .
Dans un savant dosage, l'Élysée parie sur "la densité et la singularité" du bilatéral franco-chinois pour peser sur des sujets brûlants comme l'Ukraine. Mais cette cartouche semble déjà à moitié brûlée quand on voit la fin de non-recevoir opposée par Pékin aux demandes répétées d'user de son influence auprès de Moscou .
Derrière les célébrations des 60 ans de l'établissement des relations diplomatiques le chef de l'État français espère in fine que Xi Jinping sortira de "sa neutralité bienveillante" voire acceptera des représailles contre certains groupes industriels chinois . Un pari pour le moins hasardeux compte tenu de la stratégie clairement affichée par Pékin.
Un alignement précipité sur la stratégie américaine ?
Pour l'heure, la partie chinoise semble bien décidée à ne pas se laisser dicter sa conduite par les Occidentaux. Sa visite à contre-courant en Serbie et Hongrie au cœur de l'Europe, illustre sa volonté de diviser les Européens plutôt que de céder aux injonctions.
Ce refus de choisir un camp se traduit aussi sur le plan économique. Pékin entend bien asseoir sa puissance industrielle en développant ses propres champions nationaux, quitte à inonder les marchés occidentaux de produits à bas coût, financés par des subventions publiques .
Ce constat amer tranche avec les multiples accords commerciaux engrangés par Macron l'an dernier dont les réels bénéfices pour la France commencent à être remis en cause, comme l'illustre l'épineux dossier des importations de vins .
Dans ce contexte délicat, l'objectif de "réduire les dépendances" prôné par Bruxelles paraît s'imposer comme la seule option crédible. Une approche d'ailleurs également défendue par Washington dans sa stratégie de "découplage" avec Pékin .
Mais en s'alignant sur ce front, Macron prend le risque de froisser la Chine, qui pourrait y voir une remise en cause du "partenariat d'égal à égal" tant revendiqué par la France . Un choix cornélien qui pourrait compromettre les espoirs français d'exercer une influence dans ce bras de fer sino-américain.
Le piège de la "neutralité"
Au final, malgré tous ses efforts de séduction, le président français semble bien en peine d'infléchir réellement la position de Xi Jinping sur les sujets qui fâchent. Et pour cause : le dossier ukrainien est loin d'être la "menace existentielle" prioritaire pour Pékin qu'il représente pour les Européens.
De même, derrière la rhétorique sur la défense du multilatéralisme et de "la gouvernance mondiale" la Chine poursuit avant tout ses propres intérêts nationaux. Xi Jinping n'hésitera pas à faire cavalier seul, quitte à contredire ses "partenaires" occidentaux, comme le montre son refus de condamner l'invasion russe.
Dans ce bras de fer sans précédent, la stratégie du "ni ni" prônée par Macron, qui se refuse à choisir entre les États-Unis et la Chine pourrait bien se révéler un piège. En voulant ménager la chèvre et le chou, le président français court le risque de s'aliéner les deux camps, minant au passage la crédibilité de l'Europe.
Une chose est sûre : l'exercice d'équilibriste tenté par Paris sur le dossier chinois touche à ses limites. L'ère de la "neutralité" qu'espérait encore Macron semble révolue. Il lui faudra tôt ou tard clarifier ses priorités : faire plier Pékin sur les sujets qui menacent nos intérêts fondamentaux, au risque de torpiller "l'exceptionnelle relation" franco-chinoise. Ou bien au contraire privilégier le statu quo économique, pour ne pas fragiliser une indispensable "locomotive" dont les Européens demeurent dépendants.
Dans cette équation à plusieurs inconnues, le chef de l'État devra faire des choix cornéliens. Car poursuivre indéfiniment son insaisissable "en même temps" manquerait, à terme, de crédibilité. Une clarification de la ligne française deviendra tôt ou tard indispensable face au défi imposé par l'inexorable montée en puissance de la Chine de Xi.